“Nous devons renouer avec l’idée de bien commun.” Le philosophe Lieven De Cauter vient au Human Artistic Festival 2019

Festival 2019
Photo: © greenpeace.be

Le mercredi 20 mars 2019, le philosophe et activiste Lieven De Cauter ouvrira le forum Activistes urbains et biens communs (commons) avec un exposé sur les phénomènes les plus récents. Nous l’avons contacté pour qu’il nous donne un avant-goût de son intervention – ou pour, disons, nous échauffer. « Quand on souhaite se pencher sur la notion de commons, la première chose à faire est de constater à quel point l’idée de bien commun s’est progressivement effacée de notre imaginaire. »

Les ‘commons’, qu’est-ce que c’est exactement ?

« Imaginez qu’un état ou une multinationale décide soudainement que l’air lui appartient et que tout le monde doit payer pour avoir le droit de respirer. Cela semble absurde, mais quand on y pense, c’est exactement ce qui se passe depuis des siècles avec la privatisation capitaliste de biens communs comme l’eau, le pétrole ou les terres. L’idée-même de bien commun – de commons – a ainsi peu à peu disparu de notre mémoire collective. »

« La Magna Charta stipulait encore que chaque citoyen avait le droit d’aller chercher du bois et de pratiquer la cueillette sur les terres du roi. Les commons excluaient donc la notion de possession : si les terres et les ressources pouvaient bel et bien appartenir à un village ou à un individu, tout le monde avait un droit de jouissance sur les forêts. Aujourd’hui, on ne parle plus qu’en termes de public ou de privé. Pourtant, tant les océans, que la langue et la culture sont tous des biens communs. Quand on souhaite se pencher sur la notion de commons, la première chose à faire est de constater à quel point l’idée de bien commun s’est progressivement effacée de notre imaginaire. »

"Les commons les plus globaux et universels sont l’eau, l’air et notre environnement. Comment pouvons-nous les protéger contre le pillage qui découle du capitalisme et du consumérisme ?"

Pourquoi les commons sont-ils si pertinents aujourd’hui ?

« On pourrait croire que la réflexion sur le bien commun est un exercice philosophique abstrait, mais en fait, celui-ci est très actuel : regardez tous ces jeunes qui font l’école buissonnière et marchent pour le climat. Les commons les plus globaux et universels sont l’eau, l’air et notre environnement. Comment pouvons-nous les protéger contre le pillage qui découle du capitalisme et du consumérisme ? C’est exactement la question que pose cette jeunesse. Ces biens communs sont beaucoup trop importants pour qu’on puisse se permettre d’attendre que tout le monde soit d’accord sur le fait que la logique de croissance et d’innovation doit être remplacée par une économie circulaire. La science nous a démontré par A plus B que nous nous dirigeons tout droit vers un scénario catastrophe si nous ne prenons pas les choses en mains dans les plus brefs délais. Ces écoliers et étudiants demandent donc à ce qu’un ensemble de mesures concrètes soient prises d’urgence. »

Vous parlez des commons à l’échelle mondiale ; dans de nombreux projets proposés au festival Human(art)istic, nous parlons des biens communs au niveau urbain. Comment cela se passe-t-il ?

« L’architecture d’une ville peut également être considérée comme un bien commun : l’habitabilité d’une cité est en effet étroitement liée à la manière dont l’architecture et l’infrastructure lui donnent forme. L’activisme urbain se base d’ailleurs souvent sur la reconquête de l’espace public. Rappelez-vous de ce combat mené il y a quelques années, Place Sainte-Catherine à Bruxelles, par un collectif qui avait pour objectif de réinvestir l'espace public privatisé pour les terrasses des restaurants et des cafés, et d’exiger la remise en place des bancs retirés à cet effet. Un combat que ces jeunes avaient gagné – du moins dans un premier temps. Car la gentrification et la marchandisation se confirment : on constate par exemple que tous les établissements horeca ont été repris par des chaines. »

« Le revers de l’activisme urbain, c’est qu’il va bien entendu souvent de pair avec la gentrification. Il s’agit là d’une dialectique récurrente : une bande de branchés s’approprient un endroit, le rendent intéressant, un buzz nait autour du quartier, puis en deux temps trois mouvement les prix grimpent, et les habitants et habitués de longue date ne peuvent plus suivre. C’est ce qui s’est passé dans le centre de villes comme Bruxelles, Bruges ou Amsterdam : on y trouve exactement les mêmes chaines et magasins ; elles n’ont plus d’identité propre. »

"Malheureusement, Bruxelles joue aujourd’hui la carte du spectacle : le centre est un festival urbain permanent qui atteint son paroxysme avec les Plaisirs d’Hiver."

« Maintenir l’équilibre est un exercice particulièrement difficile : comment éviter l’exode urbain et la formation de ghettos, sans pour autant tomber dans la gentrification à l’extrême, le tourisme de masse et la transformation des villes en parcs d’attractions géants ? Peut-être suis-je volontairement naïf quand j’espère que les maîtres d’œuvre, les politiques et les autres personnes qui orchestrent ce genre de processus seront peu à peu capables de penser et concevoir la ville pour ses habitants, et pas seulement pour les touristes et les personnes qui viennent y faire leur shopping. Donc pas comme l’a fait l’échevine bruxelloise des affaires économiques Marion Lemesre, avec sa campagne d’il y a quelques années : « Au cœur de Bruxelles, vous sentirez le vôtre battre, surtout dans les boutiques. » Malheureusement, Bruxelles joue aujourd’hui la carte du spectacle : le centre est un festival urbain permanent qui atteint son paroxysme avec les Plaisirs d’Hiver. Un million et demi de visiteurs, cela ne représente pour les habitants que désagréments et exaspération. »

À une époque comme la nôtre, lorsque les catastrophes semblent s’enchaîner, est-ce qu’on n’est pas fatigué de résister ? Il semble qu’en tant qu’individus, nous n’ayons que peu d’impact, qu’est-ce qui vous pousse à continuer le combat ?

« Ma devise est : ‘Pessimiste en théorie, optimiste en pratique’. Je peux énumérer un nombre incalculable de petites actions locales qui ont eu un sérieux impact. Pensez au Law Train, qui a amené la KUL à collaborer avec la police israélienne : après nos manifestations, le projet a purement et simplement été abandonné. Et revenons à nos jeunes marcheurs pour le climat… Ce mouvement se répand maintenant dans toute l’Europe et a ainsi placé la thématique climatique au cœur des préoccupations pour les élections européennes du printemps prochain. »

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